Il popolo degli animali – Le peuple des animaux
de Marco Maurizi
Édition bilingue ITA/FRA traduction de Caroline Maupetit
Collection Entroterra|ABC
Éditions Mincione
E-book et version papier disponibles sur :
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Dans ce recueil de discours, l’auteur, philosophe et activiste en faveur des droits des animaux, prend publiquement la parole pour dénoncer les torts qu’une société reposant sur l’injustice inflige aux autres espèces. Il souhaite faire entendre la voix des animaux, à laquelle nous sommes restés sourds, et nous ouvrir à la possibilité d’un autre monde fondé sur l’égalité et le partage. Ce n’est qu’en brisant les barreaux de la prison dorée de l’anthropocentrisme que nous pouvons espérer libérer les animaux de leurs cages. Nous pourrions enfin découvrir la vertu cachée du silence qui nous permet d’écouter l’autre et découvrir que cet autre, c’est nous et que notre liberté commence là où la sienne commence. Parce que c’est ce que signifie être un peuple, le peuple des animaux.
Extrait:
Le peuple des animaux. Pourquoi est-il juste de se rebeller ?
Une ombre se déplace en Europe. Il s’agit de l’ombre de l’animalité. Notre animalité refoulée qui nous fait peur et qui nous terrorise à cause de la liberté sans frontière et sans but de la vie animale. Et pour chasser cette ombre, nous tourmentons la vie animale chez les autres : nous l’emprisonnons, nous la mortifions, nous l’épuisons, nous la brisons. Chaque vie animale soumise et détruite est une victoire de l’humain sur l’ombre de son animalité qui l’obsède. Une victoire à la Pyrrhus. Puisque chaque violence perpétrée sur le vivant ne fait que démontrer la voracité aveugle de la bête humaine, le seul animal, comme le disait Derrida, à qui attribuer l’adjectif « bestial » a un sens. Nous vivons à une époque où notre animalité nous apparaît partout, et partout nous la fuyons, horrifiés. Nous la voyons dans les milliards de vies animales qui, en ce moment même, agonisent dans nos industries, dans les grandes migrations des peuples laissés-pour-compte qui, en ce moment même, pleurent dans un camp de migrants libyen ou se noient dans la Méditerranée. La vie sans protection, la vie qui demande seulement à vivre et envers laquelle nous n’usons d’aucune pitié ni d’aucune justice, mais seulement du pouvoir destructeur de l’indifférence généralisée. Cette vie nous regarde avec des yeux terrorisés et nous terrorise, car elle nous dit : je suis comme toi. Accepter ce regard, rendre ce regard implique de changer la perception que nous avons de nous-mêmes, cette image d’être humain de sexe masculin, blanc, rationnel, technocratique et dominateur dans laquelle nous vivons comme endormis dans une illusion de puissance.
Nous vivons dans une sorte de somnambulisme collectif qui nous sépare les uns des autres en nous vendant des rêves bon marché que chacun rêve pour soi. Cependant, du fin fond de la vie marine aux gratte-ciel les plus futuristes, ce n’est qu’une seule et même vie qui palpite et s’élance dans le silence énigmatique du cosmos. Nous faisons partie de cette vie, mais nous continuons à agir comme si elle nous était étrangère. Plus encore, elle nous apparaît comme un fardeau encombrant dont nous voudrions nous débarrasser. Aujourd’hui, nous sommes ici pour vous dire que vous n’avez rien à perdre en arrêtant de considérer la vie animale comme une marchandise, si ce n’est l’amère solitude dans laquelle vous vous êtes enfermés.
Nous sommes seuls : dans nos habitations, dans nos bureaux, dans nos usines. Nous sommes anonymes : dans nos métros, dans nos centres commerciaux, dans nos statistiques électorales. Et nous nous disons par moments : sortons un peu de ces murs, réapproprions-nous notre vie. Mais nous ne pourrons pas le faire tant que nous continuerons à emprisonner et à prendre la vie des autres : le veau qui pleure sa mère, les poussins mâles envoyés au massacre de masse, car jugés inutiles. Ce ne sont pas seulement des symboles de notre solitude, de notre anonymat. Ce sont des vies qu’un système d’anéantissement a rendues inexistantes, a séquestrées, isolées, vidées et finalement effacées. Regardons bien ce système de réclusion et de torture parce que c’est ce que nous sommes, c’est le monde que nous avons produit, c’est le quotidien infernal qui se déroule silencieusement dans le vacarme de nos vies surmenées. Comment pouvons-nous penser vivre en tant que seigneurs et maîtres d’un système qui est le seigneur et le maître de nos vies ? Que personne ne s’imagine pouvoir s’installer au centre d’un mécanisme d’exploitation et de destruction sans être renversé par celui-ci. Nous sommes seuls, nous sommes anonymes. Et nous le serons toujours tant que la vie animale souffrira, solitaire et anonyme, dans les chambres de torture de la tyrannie de notre espèce. Débarrassons-nous de ces habits d’empereur cruel. Parce qu’ils nous font croire que nous sommes cette puissance qui anéantit aussi nos vies. Ce n’est qu’à travers la nudité du peuple animal que nous pouvons espérer reconquérir une liberté qui serait vraiment pour tous.
Il existe un moment dans l’histoire d’une multitude où cette multitude découvre qu’elle est un peuple. Elle découvre qu’elle possède des points communs, elle découvre qu’elle peut se reconnaître dans cette communauté, elle découvre qu’elle peut partager un univers. On n’est pas un peuple parce qu’on habite la même terre, ou parce qu’on partage la même langue ou la même culture : l’âme d’un peuple est une conséquence et non une prémisse. En effet, être un peuple, se découvrir un peuple ne signifie pas simplement « être » : cela signifie agir, construire, produire un monde en commun. On découvre que l’on est un peuple lorsqu’on agit en conséquence et que les conséquences de nos actions nous révèlent notre appartenance commune.
Eh bien, être des animaux ou être des terriens signifie être un peuple. Et le temps est venu pour nous de découvrir cet être et de découvrir les droits et les devoirs, ou mieux encore, les potentialités qui découlent du fait d’être un peuple. Être des animaux ou être des terriens signifie être un peuple. Il s’agit à la fois du déclin de l’idée traditionnelle de peuple et de sa réalisation ultime parce qu’autrefois, un peuple était identifié par les frontières qui l’enserraient dans une identité, par la fierté qui le séparait des autres peuples, en une lutte visant à accaparer les ressources ; être un peuple signifiait l’exclusion de la différence, le triomphe du conformisme interne, la foi en une patrie et en un dieu.
Le peuple des animaux, le peuple des terriens que nous sommes est différent. Il regarde vers un horizon qui embrasse, qui n’exclut pas. Ce que nous pouvons faire aujourd’hui en reconnaissant notre filiation ancestrale avec la nature et notre amitié avec les autres animaux que nous avons trahie, c’est admettre enfin que le monde que nous partageons ne nous appartient pas. Kant disait qu’il n’y a aucun mérite à être né d’un côté ou de l’autre d’une frontière, et c’est pourquoi l’accueil est un devoir. Nous tous, humains et animaux, nous appartenons à la terre, pas l’inverse. « Reste[r] fidèles à la terre[1] », comme l’écrivait Nietzsche, signifie découvrir la racine commune de notre appartenance au peuple des animaux, qui souffrent, qui ont besoin d’être protégés de la violence et de l’injustice.
Lorsque nous apportons notre message de paix envers les autres animaux, vous nous regardez avec méfiance, vous nous voyez comme des extrémistes, comme des fous qui veulent mettre le monde sens dessus dessous. Regardez autour de vous et jugez par vous-mêmes : est-ce là l’ordre dont vous êtes si fiers ? Quel désordre peut engendrer notre message d’amitié envers les animaux dans votre chaos organisé d’exploitation et de mort ? Nous vous le disons, nous : c’est l’heureux désordre d’une humanité qui s’est réconciliée avec son propre autre et, de ce fait, avec elle-même aussi. Au lendemain de la Révolution française, Saint-Just déclara : « Le bonheur est une idée neuve en Europe[2]. » Il parlait du bonheur politique, celui qui sourit à un peuple lorsqu’il se dresse contre la tyrannie et qu’il prospère d’une vie partagée dans la réciprocité et l’égalitarisme. L’idée que les animaux constituent un peuple, que nous faisons partie du peuple des animaux, implique que le bonheur est une idée que nous pouvons et que nous devons partager avec eux. Et c’est contre la tyrannie de l’Homme que nous devons nous dresser. D’autant plus qu’en renversant cette tyrannie, nous n’avons rien à perdre, comme disait Marx, que nos propres chaînes[3]. Il n’y a pas de bonheur dans l’accumulation et dans l’accaparement, il n’y a pas de bonheur dans l’exploitation et dans la prévarication. Le bonheur ne se construit pas à partir de calculs mesquins, mais assume la forme illimitée de l’inattendu et de l’incommensurable. En bâtissant un monde à notre image, dans lequel nous programmons en détail notre vie et la mort des autres, nous nous condamnons à effacer toute trace de ce bonheur, en rendant impossible la rencontre avec l’autre, humain et animal, en nous contemplant dans le miroir mortifère de l’égoïsme généralisé.
[…]
[1] NIETZSCHE, Friedrich, Ainsi Parlait Zarathoustra, Booklassic, 2015, p. 11.
[2] Rapport sur le mode d’exécution du décret contre les ennemis de la Révolution présenté par Saint-Just le 3 mars 1794.
[3] ENGELS, Friedrich et MARX, Karl, Manifeste du parti communiste, 1868.
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