Résumé :
Un horrible meurtre, commis au sein d’un château protégé par une magie inexpugnable, inaugure une série de morts mystérieuses aux quatre coins des Terres, obligeant le Suprême, le magistère à la tête de la cité de Palàistra, à s’occuper de l’affaire. L’enquête est confiée au prince Niméon et à Ester, magicienne et professeure de magie, qui si retrouvent ainsi dépositaires du mandat. Leur mission les conduira à voyager à travers les différents royaumes à la recherche de l’assassin, sur les traces d’une ancienne légende semblant relier la famille de Niméon aux secrets gardés par les Brumes, au cruel assassin et au passé mystérieux d’Ester. Un voyage qui les entraînera plus loin qu’ils n’auraient pu l’imaginer…
Extrait :
Prologue
Des corbeaux.
Un vol qui était en apparence privé de logique. Privé de beauté.
Des taches noires, menaçantes, des cris rauques qui déchiraient l’air comme autant d’appels funèbres.
En dessous d’eux, dans la campagne désolée, battue par le vent et encore trempée par les violentes pluies qui l’avaient flagellée, la fuite précipitée des moineaux en quête d’un abri.
La chasse était ouverte.
Un autre vol, en rase-mottes, s’abattit du ciel chargé de nuages. Des ailes noires et vigoureuses fouettèrent l’air humide, frôlant le mur de pierre du château.
D’en haut, la forteresse, une imposante construction de base carrée s’élevant sur la plaine comme si la terre elle-même l’avait engendrée, dévoilait en son cœur des jardins et des cours décorées de mosaïques.
De là où l’homme se tenait à présent, elle ressemblait seulement à une immense coquille : une muraille ordinaire et dépourvue de passages. Rien de plus qu’une géode rectiligne et solide en pierre rougeâtre et poreuse, typique des fortifications des Terres.
Sur ses quatre côtés, la construction se répétait à l’identique, sans porte, ni fenêtre, ni meurtrière.
Autour d’elle, les étendues des champs se déployaient, silencieuses et, en apparence, privées de vie. Un paysage désolé et ingrat, endolori par la rigueur de la saison hivernale qui touchait à sa fin.
Du village voisin, on entrevoyait les maisons basses blanchies à la chaux. Les paysans n’étaient pas encore sortis pour leur accablant labeur quotidien.
Peut-être qu’en cette journée les terrains autour du château resteraient déserts en raison du long épisode de pluie qui avait transformé les champs en étendues boueuses.
Encore un regard en hauteur, attiré par le croassement persistant des corbeaux, que le repérage d’une proie avait rendu plus perçant, puis le contact de sa main contre le mur.
La surface rêche était froide, désagréable au toucher. La pointe de son index suivit le profil d’une des pierres enchâssées dans la paroi.
Ce contact lui permit de voir ce que nul autre ne pouvait voir.
Il avait étudié pendant des années, il s’était préparé avec obstination pour arriver à ce résultat et il savait, maintenant, qu’il n’avait pas échoué. Avec précision, se forma dans son esprit l’image nette d’un filigrane lumineux et mince qui enveloppait le palais dans une étreinte protectrice, une magie qui rendait ses murs bien plus solides que la roche dont il était fait et protégeait la structure tout entière, même depuis le ciel.
Longeant de près le mur, il continua à inspecter la barrière magique à la recherche d’un point précis, qu’il allait trouver, il n’en doutait plus, à force de persévérance.
Un point où cette maudite magie présentait ne serait-ce qu’une minuscule faille.
L’effort faisait trembler le corps de l’homme. Sous ses mains, égratignées et ensanglantées, une légère lueur trahissait la nature du contact. Un sort de lecture.
Il s’arrêta, haletant et se contractant sous l’effort, du côté qui donnait sur le sentier menant au village. Là, entre deux pierres apparemment identiques à toutes les autres, se trouvait ce qu’il cherchait.
Ne se souciant pas de ce qui l’entourait, ni même de la possibilité qu’on pût le voir, il se crispa tandis que les paumes de ses mains s’enfonçaient dans le mur, comme si celui-ci était soudain devenu malléable.
La magie cédait, soumise à sa volonté, et lorsqu’enfin, après un temps indéfini, le dernier tissage se rompit devant lui, il laissa s’échapper de sa gorge un cri guttural chargé d’allégresse.
L’intérieur du château s’ouvrit bien visible devant lui.
De hauts couloirs voûtés, éclairés par des torches, s’étiraient le long du périmètre. Il parcourut tranquillement une longue distance avant de rencontrer une bifurcation vers le cœur du palais.
Il ne rencontrerait pas âme qui vive, il le savait. C’est pour cela qu’il n’était pas pressé. Au contraire, il désirait savourer chaque instant de cette victoire personnelle, qui le conduirait sans erreur possible à sa proie, et sans échappatoire pour celle-ci.
Encore un couloir, puis un vestibule aux parois historiées, puis un autre couloir, au fond duquel il pouvait voir à nouveau la lumière du jour. La première des cours intérieures.
Il s’arrêta, frappé par un son inattendu : c’était une voix, féminine, modulée en un chant.
La stupeur liée à cette découverte céda tout de suite la place à la colère, une colère aveugle et implacable.
Il ne la vit que lorsqu’elle arriva à l’air libre, occupée à chercher parmi les fleurs de son jardin secret les premiers signes du printemps. Il reconnut le lieu, il l’avait vu d’en haut. Il en reconnaissait le pavement, une mosaïque florale enchevêtrée de pierres blanches et noires, la petite fontaine au centre, l’étreinte des parterres nus autour du cloître.
Il l’observa, enveloppé dans un silence rageur. Ce n’était qu’un petit bout de femme aux longs cheveux blancs, au corps arrondi et légèrement courbé par les ans. Elle lui tournait le dos, ignorant sa présence, la magie de protection brisée ne l’ayant pas avertie de sa visite.
Il était impossible de croire qu’une telle puissance résidât dans un être aussi insignifiant. Cette pensée l’incita à ne pas la frapper par-derrière. Il voulait voir la peur dans ses yeux, il voulait jouir de sa terreur : la terreur qu’elle éprouverait en succombant à un pouvoir supérieur.
Il parcourut encore une courte distance, mettant tout son poids sur ses bottes, jusqu’à ce que la femme l’aperçût. Le chant s’interrompit soudainement. Sur le visage ridé se dessina d’abord une expression de surprise, puis d’alarme.
Il lui sourit.
« Ta magie n’était pas parfaite, dit-il seulement.
— Qui es-tu ? » demanda-t-elle en retour. Elle scruta son visage, mais elle n’y releva aucun trait familier, pourtant elle avait connu par le passé les autres magiciens qui, avec elle, peuplaient les Terres. Il lui laissa le temps de comprendre par elle-même, il aimait voir, instant après instant, le changement de ses expressions. Surprise. Doute. Compréhension. Et au moment même où elle comprit, son regard se durcit. Il était prévisible qu’elle se mît en garde. Prévisible et inutile.
Un premier sort suffit à briser la défense de la magicienne, qui chancela en arrière.
« J’ai franchi des limites que, toi, tu n’imagines même pas », lui expliqua-t-il avec une patience exaspérante, avant de lui asséner un second coup.
La femme répondit avec une force équivalente, déployant toutes ses connaissances et toute son énergie pour le contrer. Ce ne fut qu’une tentative pathétique pour se sauver : seuls quelques instants suffirent à l’homme pour rompre aussi ces sorts, les réduisant à néant. Des fleuves de lave impalpable se déversaient autour de lui sans l’effleurer, des vagues d’énergie léchaient sa défense sans l’entamer. Chaque sort qui jaillissait de lui pénétrait, au contraire, plus en profondeur.
La magicienne était trop vieille pour résister longtemps. Une attaque de cette portée aurait anéanti des magiciens bien plus jeunes. Il la vit céder aux flammes infernales qu’il générait sans aucun effort. Des éclairs qui auraient réduit en cendres n’importe quel être vivant frappaient en rafales la protection de la femme, l’affaiblissant de plus en plus, tandis que lui, inexorable, s’approchait. Elle n’eut presque aucune occasion de contre-attaquer, et, enfin, il vit ce pour quoi il s’était donné tant de mal. La défaite de son ennemie.
Il resta debout, devant la magicienne maintenant sans force, il la regarda agoniser dans un râle, chercher en vain à fuir vers le centre de la cour. Il suivit son lent déplacement jusqu’à la fontaine circulaire, sur laquelle elle s’appuya en se redressant dans un ultime sursaut de fierté.
Elle était courageuse, pensa-t-il. Rares sont ceux qui acceptent de regarder la mort dans les yeux.
L’homme pencha imperceptiblement la tête, en un geste de salutation empreint de dérision. Puis, la magie s’abattit sur elle, et ce ne fut qu’un long cri de douleur.
Les corbeaux à l’extérieur de la construction, tous, prirent leur vol.
PREMIÈRE PARTIE
Le hasard, c’est Dieu qui se promène incognito.
Albert Einstein
La Magistère
Un dernier bout de chemin à travers les arbres, parcouru à un galop impatient.
La voûte de feuillage pliait, mue par le vent, tumultueuse et trépidante au-dessus d’elle. Enfin, l’étroit sentier fiché dans le bois s’ouvrit et, devant ses yeux, se découpa, dans toute sa splendeur, la cité de Palàistra.
Ester laissa derrière elle la forêt tandis qu’elle reconnaissait, emplie d’émotions, la plaine cultivée vers laquelle elle se dirigeait.
Éclairée par les derniers rayons du soleil mourant, la vallée l’accueillit avec sa paisible explosion de couleurs. Le vert intense des prés, moucheté de fleurs et de buissons, était à peine effleuré par l’or de rapides coups de pinceau qui marquaient la fin imminente de l’été.
Palàistra, la cité des études, était adossée aux douces pentes de l’Amra, baignant dans un paysage qui se teintait des premières nuances automnales. Elle était exactement comme dans ses souvenirs.
Là où la plaine cédait la place aux courbes délicates des collines, la cité se dressait fièrement, pareille à une immense forteresse. Les remparts massifs en pierre grise renfermaient les habitations, conférant à la cité un aspect austère, presque renfrogné. De puissantes tours faisaient face à la grande vallée, cachant en partie le sillon de toits. Une seule construction se distinguait, élancée et claire parmi cet amas de maisons. De loin, le majestueux palais de marbre brillait de reflets dorés au crépuscule et dominait de toute sa hauteur le centre de la cité.
Ester arrêta son cheval, encore une fois surprise par les imposantes fortifications qui protégeaient ce lieu pacifique. Elle fut prise d’une légère vague de panique. Pour se donner du courage, elle caressa l’encolure de l’animal et inspira profondément.
« Courage, Oner, lui dit-elle, nous sommes presque arrivés. Ta tâche est finie, c’est la mienne qui commence maintenant. »
Palàistra, la cité du savoir, était le cœur de la culture et le centre décisionnel de toutes les Terres. C’est là que les jeunes en provenance de tous les royaumes se rendaient pour recevoir la meilleure instruction dans tous les domaines ; c’est là qu’étaient formés les penseurs, les savants, les chefs d’État. Et maintenant, c’était elle qui y était attendue.
Elle reprit, à travers les champs, la marche vers la cité, éblouie par le soleil qui effleurait à présent l’horizon.
Très vite, les sabots de son cheval résonnèrent sur le sol en faisant des bruits sourds et Ester se rendit compte qu’elle avait atteint un sentier, au bord duquel se présentaient les premières maisonnettes de bois et de briques. Elle était arrivée au village qui se dressait au pied de Palàistra, un petit bourg habité par les laboureurs de la zone. Il s’agissait de pauvres cabanes, pour la plupart, flanquées de petits potagers et de fenils pleins à ras bord.
Ester sentait sur elle les regards étonnés qui accompagnaient son passage, ceux des paysannes qui levaient la tête des herbages, ceux des enfants qui jouaient en bandes dans la rue principale. Elle en connaissait bien la raison et, en un certain sens, elle la craignait. Les femmes qui se rendaient à Palàistra n’étaient pas nombreuses et, bien qu’elle fût cachée par son manteau, il n’était pas difficile de reconnaître ses contours féminins.
Elle fixa son regard sur les remparts, qui se faisaient de plus en plus proches.
Une fois le village dépassé, elle arriva rapidement devant la porte de la cité. Extraite d’un unique bloc de pierre, elle lui faisait presque l’effet d’une immense bouche prête à l’engloutir.
Au-delà de la porte, elle ne pouvait pratiquement rien voir, l’obscurité qui était tombée durant la dernière partie de son voyage s’étant mise de la partie, inexorable.
Ester, à l’intérieur, entrevoyait seulement les premiers feux, peut-être des torches ou des lampes à huile, allumés pour éclairer les rues. Un coup de talon, et Oner la conduisit de l’autre côté du passage.
À chaque pas, la femme sentait croître son émotion. Elle regardait autour d’elle, captivée par la magie de ces lieux séculaires. Elle parcourut lentement les rues étroites et sinueuses qui suivaient l’inclinaison de la colline. Tout autour, en une suite bigarrée, les maisons bordaient la rue en l’embrassant presque. Partout, on voyait les enseignes des auberges, de grossières fresques qui surplombaient les portes en bois, au-delà desquelles se succédaient des rangées de bancs et de grandes tables bondées d’étudiants.
Le bruit des sabots retentissait sur les pavés, se mêlant à la musique et aux rires juvéniles qui sortaient des fenêtres éclairées.
L’arôme de la nourriture sur le feu lui rappela soudain qu’elle avait faim et qu’elle n’avait pas d’argent pour acheter à manger, mais c’était le moindre de ses problèmes. Son plus gros souci, c’était l’attention qu’elle attirait involontairement et l’hostilité qu’elle lisait dans les regards autour d’elle.
Était-il possible qu’ils ne supportent pas la vue d’une femme dans la cité ? Pourtant, Ester se souvenait que la prise en charge des étudiants et la gestion des auberges et des logements étaient déléguées aux femmes ; et quelques enseignants étaient de sexe féminin. Et alors, pourquoi ?
Soudain, un jeune homme lui bloqua la route et arrêta son cheval d’un geste sec. « Eh ! cavalier, tu veux passer la nuit en prison ? l’apostropha-t-il. Descends de cette bête immédiatement ! » Ses yeux gris, réprobateurs, brillaient d’une incompréhensible satisfaction. Ses cheveux châtains, coupés très courts, lui conféraient un air impertinent et faisaient ressortir la vivacité de son visage.
Ester était trop surprise pour discuter, et obéit tout bonnement au jeune homme.
« Tu es nouveau, pas vrai ? Bon, le pire des délits, c’est d’utiliser le cheval à l’intérieur de l’enceinte. Nouvelle loi de cette année. Quelques idiots ont endommagé le palais des magistères et… bref, le cheval, soit il reste en dehors des murs, soit dans l’étable du forgeron, mais elle coûte un peu cher cela dit. Tout est clair ? » fut l’explication de l’étudiant, qui se donnait des airs d’homme expérimenté, mais qui, clair, ne l’avait pas été du tout.
Ester se laissa conduire chez le forgeron sans mot dire.
Ils entrèrent dans la cour, où ils laissèrent Oner, puis dans un vestibule étroit éclairé par quelques lampes. Dans la petite pièce se trouvaient seulement une grande table, et derrière celle-ci, deux portes. L’air vibrait du crissement du marteau sur un objet métallique.
Ester, avec des gestes mesurés, retira son manteau. Sa longue chevelure couleur aile de corbeau lui retomba sur les épaules, encadrant l’ovale parfait de son visage. Elle planta ses yeux sombres, plissés en d’étroites fentes, dans ceux stupéfaits du garçon.
Le jeune homme se taisait, car à peine se fut-il remis de la surprise de se trouver face à une femme qu’il demeura fasciné par sa beauté, puis déconcerté par l’insigne qu’Ester portait au cou : un médaillon de bronze longiforme. En son centre, entourée par des inscriptions dorées, l’image stylisée d’une ville : Palàistra.
« Dites-moi que c’est une blague. Vous n’êtes quand même pas une magistère ? » balbutia-t-il, dès qu’il réussit à retrouver sa voix.
« Cela vous pose problème ?
— Non, madame », s’empressa-t-il de répondre, un instant avant que le forgeron les rejoignît dans le vestibule, en sortant par une des deux petites portes.
La réaction de ce dernier ne fut guère différente, lorsqu’il nota la femme et le médaillon. Ester commençait à s’amuser.
« J’ai besoin d’un abri pour mon cheval, dit-elle au forgeron. Et d’une information. Dans quelle auberge séjournent les magistères ?
— À la Taverne Rouge, marmonna l’homme, mais vous êtes une femme. Bah ! c’est votre problème. » Il s’adressa au garçon, qui se tourmentait à cause de l’erreur qu’il venait de commettre. « Occupe-t’en, Van ! Montre l’étable à la dame et accompagne-la après. »
Van entraînait Oner par les rênes sans réussir à parler. Il ne trouvait rien d’utile à dire après la honte dont il s’était couvert, et Ester, de son côté, n’avait pas envie de faire la conversation, tout envahie par un tourbillon de pensées et de souvenirs qu’elle peinait à contrôler. Elle savait qu’elle ne devait pas être trop familière avec celui qui serait peut-être un de ses élèves : elle se demandait seulement si elle devait attendre de lui des excuses qui, effectivement, ne tardèrent pas à arriver. Dès que le cheval eut été conduit dans une étable et nourri comme il se devait, le jeune homme accompagna Ester le long de la rue principale, qui menait au Palais Central et à la place où se trouvait la Taverne Rouge.
Pour surmonter son embarras, Van s’improvisa guide touristique en lui indiquant tantôt la boutique du boulanger tantôt l’atelier du maître maçon, en signalant les différentes auberges qui bordaient la rue. Il s’attarda devant une porte, sur laquelle ressortait une enseigne bleue, constellée de petites lunes.
« Ça, c’est la Taverne de la Lune, lui dit-il d’un ton solennel, où logent habituellement les élèves qui étudient l’histoire. Ici, dans la cité, les auberges sont en réalité réparties en fonction des cours que nous suivons, même si ce n’est écrit nulle part. Il est plus facile de devenir ami avec ceux qui font les mêmes études, c’est pourquoi nous nous répartissons par… compétences. Dans la Taverne Rouge, où nous nous rendons, habitent également les étudiants en dernière année de chevalerie, en plus des magistères. Elle est située juste à côté du Palais Central, celui où se trouvent le siège du magistère suprême et tout le centre des études. De mon côté, je loge dans une des chambres de madame Mier. C’est là que se retrouvent tous ceux qui n’ont pas obtenu de place dans leurs auberges respectives. Je l’ai choisie parce que j’aime me mêler aussi aux autres. Pour tout dire, je ne survivrais pas si je devais écouter jour et nuit des discours sur les mathématiques ! »
Ester le laissa parler, assaillie par le flot de paroles, en se contentant de continuer à marcher d’un bon pas. Après un long moment de silence, Van reprit la parole.
« Ici, en ville, à part vous, il n’y a que deux femmes magistères. Une enseigne la poésie antique et l’autre l’histoire de l’art. Elles ont préféré toutes les deux habiter à l’extérieur des murs. Peut-être que je ne devrais pas poser la question, mais, vous, qu’enseignez-vous ? » lui demanda-t-il d’une seule traite.
Ester prononça sa réponse avec une lenteur exemplaire.
« Je ne serai pas ton enseignante, si tu étudies les mathématiques. C’est ce que tu veux savoir ? »
Van hésita. « Le savoir me remonte le moral, madame. Je n’ai jamais dit autant d’idioties à une même personne. »
Cette fois, Ester rit ouvertement et même Van parut se détendre un petit peu.
« Nous sommes arrivés. C’est celle-là, au fond. Attendez-vous à d’autres remarques déplacées… Ce n’est pas pour vous faire un compliment, mais vous semblez très jeune pour être une magistère.
— Je ne le prendrai pas comme un compliment, répondit Ester sur un ton indéchiffrable. Merci de m’avoir accompagnée. »
Combien de temps s’était-il écoulé ? Sept ans ? Pourtant, en montant le large escalier du Palais Central, le lendemain matin, Ester se sentait petite, vulnérable et inadéquate, comme à l’époque.
Toutes ces années durant, elle avait gardé un vif souvenir du siège du Suprême. C’était le seul édifice de la cité construit en marbre blanc et sa blancheur contrastait fortement avec le rouge et le gris des rues. Sa forme était presque pyramidale, ou peut-être était-ce un effet d’optique dû à la hauteur de la construction. Il inspirait la peur rien qu’à le regarder, y entrer lui avait donné des frissons la première fois et il la mettait toujours mal à l’aise.
Le cabinet d’étude du magistère suprême était resté le même. Quelques modestes objets, des livres et des parchemins qui trônaient partout, le bureau en bois foncé couvert de papiers, mais surtout la baie vitrée, occupant toute la longueur du mur, qui donnait sur la cité et sur la campagne environnante. Le Suprême se tenait debout près de celle-ci, plongé dans sa contemplation. Ester se souvenait de lui exactement ainsi, dans cette attitude méditative : sa grande silhouette, juste un peu plus courbée, se détachait dans la lumière éblouissante du matin, les bras croisés, le regard tourné vers le paysage, les cheveux blancs et la barbe tout juste naissante. Sa tunique grise, faite d’une étoffe moirée et fine, tombait délicatement jusqu’au sol, qu’elle effleurait de son ourlet.
Ester en avait enfilé une semblable, pour se présenter à l’entretien, mais la sienne était noire, comme celle des autres magistères. Le médaillon ressortait comme une flamme dans l’obscurité.
« C’est bien, magistère Ester, tu es arrivée », l’apostropha le Suprême en redressant son dos et sans se retourner. « J’imagine que ta présence a déjà fait du bruit parmi les étudiants. »
Ester serra les lèvres. « Je crains que oui. Je crois que je ferais mieux de me trouver un logement à l’extérieur des murs », répondit-elle.
Le magistère la fit s’approcher du balcon pour la regarder de plus près. Un rapide sourire passa sur son visage ridé.
« Sage décision. » Il se dirigea vers son bureau et posa ses mains sur le bois ciré du plateau. « Venons-en au fait : je te confie la dernière année. Et aussi la chevalerie », ajouta-t-il à brûle-pourpoint.
Ester pensa avoir mal compris. La chevalerie était le cours le plus prestigieux ; d’ordinaire, il était confié aux enseignants possédant les connaissances et les statuts les plus élevés, certainement pas au dernier venu. Surtout s’il s’agissait d’une femme.
« Tes compétences dépassent celles des autres magistères, c’est incontestable », continua le Suprême en lisant l’inquiétude dans les yeux de la jeune femme. « Je ne saurais pas à qui attribuer ce cours, si ce n’est à toi.
— J’ai vu les chevaliers, à la Taverne…, hésita-t-elle… ils ont plus ou moins mon âge. Comment aurais-je l’audace de leur faire cours ? » protesta-t-elle.
Le magistère leva une main pour l’arrêter. « Tes capacités te fourniront toute l’autorité dont tu auras besoin, auprès de tes étudiants et de tes collègues. Tu n’as rien à craindre. »
Ester, indécise, se retrouva obligée d’accepter.
« En ce qui concerne ton logement, dois-je donner des instructions ? », lui demanda-t-il.
Elle secoua la tête. « J’ai déjà trouvé un endroit qui me convient. Il ne me faudra pas beaucoup de temps pour m’installer. »
Le Suprême sourit. « Je te crois », répondit-il, amusé par la rougeur qui colorait les joues d’Ester.
La ruine se dressait à l’orée de la forêt. Un amas de décombres noircis ou guère plus. Seuls la structure portante, la cheminée en pierres, le périmètre de l’étable et le puits avaient survécu à l’incendie qui avait dévasté la petite ferme.
Avec les années, la végétation avait progressé en engloutissant tout, en enveloppant toute chose dans son étreinte de feuillages.
Ester avait déjà remarqué la maison la veille et ce fut là qu’elle décida de s’installer. Au village, le propriétaire lui avait cédé le terrain pour presque rien et avec un rire moqueur.
Après avoir attaché son cheval tout près de là, la femme entra dans ce qui allait devenir sa maison.
Elle regarda pendant un long moment ses mains, leva ses yeux vers les murs noircis, puis en haut, vers le ciel qui perçait entre les poutres carbonisées. Elle caressa la paroi, qui, au contact délicat de ses doigts, se mit à vibrer, s’illuminant de la vie qu’Ester y insufflait.
Le pouvoir jaillit d’elle, encore une fois, en répondant comme toujours à ses ordres et, un instant plus tard, il n’y avait plus aucuns gravats, ni de plantes grimpantes ni de poussière. La maison avait retrouvé son aspect d’origine.
Après avoir erré sur les Terres pendant une période qui lui semblait maintenant très longue, elle espérait avoir enfin trouvé un lieu où s’arrêter durablement, une demeure et même un sens à son étrange histoire, qui avait fait d’elle ce qu’elle était : une magicienne naturelle.
La magie était répandue sur les Terres, les magiciens ne constituaient qu’une des nombreuses classes sociales, mais ce que possédait Ester était un don différent, accordé à de rares privilégiés et redouté par les gens ordinaires.
La magie naturelle. Un pouvoir tellement grand qu’il contraignait ceux qui le possédaient à une vie isolée et solitaire.
Alors que la ferme retrouvait son ancien aspect, Ester pensa au château de Terreverte, l’un des ermitages où s’étaient retirés d’autres magiciens comme elle dans un exil volontaire. Des lieux inaccessibles sans le consentement du magicien, des prisons pour dissimuler la magie et oublier le passé.
Elle se souvenait très bien du grand château qui s’étendait dans la plaine verdoyante, une énorme construction pareille à un cube en pierres solides.
Lorsqu’elle s’y était rendue, bien des années auparavant, à la recherche de réponses aussi importantes que sa propre vie, elle avait découvert que la construction était totalement dépourvue de portes et de fenêtres. Plus inexpugnable qu’une forteresse.
Seuls ceux qui en ont vraiment besoin peuvent entrer, lui avaient expliqué les habitants hospitaliers de Terreverte, le village qui se dressait non loin. Et, en effet, quelques jours plus tard, alors qu’elle se promenait seule et désespérée autour du château, elle avait été attirée par une lumière et elle avait vu une majestueuse porte dorée, ouverte spécialement pour elle.
Elle se souvenait de sa surprise quand elle découvrit que le magicien dont on lui avait tant parlé était une vieille dame. C’est elle qui l’avait orientée vers une utilisation correcte de la magie, qui lui avait expliqué les règles en vigueur chez les magiciens, en lui révélant pourquoi elle s’était enfermée dans une sorte de captivité volontaire. La magicienne de Terreverte avait choisi de s’isoler pour limiter ses contacts uniquement à ceux qui avaient besoin de son aide. Alidel exigeait des rares personnes que la magie laissait passer un vœu de silence sur son identité, en contrepartie de ce qu’elles demandaient.
Ester avait fait un choix différent, peut-être était-ce pour cela que le Suprême l’avait convoquée : elle avait décidé de limiter son utilisation de la magie au minimum indispensable et de vagabonder à travers les Terres en dissimulant ses pouvoirs.
Maintenant, en revanche, elle se voyait obligée de sortir au grand jour, ne serait-ce que pour gagner le respect de ses collègues, et de montrer au moins en partie ce dont elle était capable.
Les magiciens qui sortaient de Palàistra, si brillants et doués fussent-ils, ne parvenaient presque jamais au façonnage de la matière, et ceux qui réussissaient ne dépassaient pas le stade des petits objets.
Ester n’avait certes pas matérialisé un château, mais ce petit sortilège fut suffisant et la nouvelle la précéda à Palàistra, ce qui lui valut de susciter, dès le début, une certaine crainte.
Rien de nouveau, rien qui l’empêchât d’avancer. L’idée d’enseigner lui plaisait beaucoup, mais elle était surtout attirée par la possibilité d’accéder à toutes les connaissances des Terres, chose réalisable seulement en gravitant autour de la grande cité des études. Même si elle rencontrait des résistances en tant que femme et même si elle était crainte en tant que magicienne, elle ne renoncerait pas à cette occasion à cause de quatre collègues acariâtres. Palàistra était un endroit unique en son genre, pas seulement comparable à une université prestigieuse. C’était le lieu vers lequel les royaumes se tournaient pour résoudre les problèmes les plus graves.
Le magistère suprême n’avait pas oublié la gamine qui était arrivée à Palàistra quelques années auparavant, cherchant désespérément de l’aide ; c’était plutôt Ester qui avait du mal à s’identifier à la jeune fille apeurée qu’elle avait été, lorsqu’elle s’était retrouvée entraînée malgré elle dans cette histoire de mort et de magie.
Cette jeune fille s’était transformée en une magicienne adulte et puissante grâce aussi à ces événements douloureux, et le moment était venu de ne plus fuir, mais de faire face à ses pouvoirs : en tant que magistère, c’était le meilleur moyen de le faire et elle était reconnaissante envers le Suprême, qui lui en avait donné la possibilité. Elle ferait tout pour que ses élèves prennent conscience du pouvoir de la magie et, surtout, pour qu’ils trouvent leur voie dans la vie.
Cela, Ester le devait au Suprême, mais aussi à elle-même. Ainsi commençait sa nouvelle vie.
