Ebook disponible sur Amazon : Entre femmes seules, Cesare Pavese
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Résumé :
Dix-sept ans après avoir quitté Turin pour faire carrière à Rome, Clelia Oitana revient dans sa ville natale pour superviser l’ouverture d’une succursale de la maison de couture où elle travaille. Issue de la classe populaire, elle arpente désormais la tête haute les rues de son enfance et commence à fréquenter la société privilégiée de Turin, dont elle a longtemps envié le mode de vie. Mais l’image idyllique qu’elle s’en faisait est bien vite balayée par la réalité : au cœur d’une ville encore marquée par la guerre, elle découvre un milieu désœuvré et superficiel, où l’ennui domine et où chacun tente, à sa manière, d’échapper à la vacuité de l’existence. À travers ses rencontres, notamment avec la fragile Rosetta et son cercle d’amies, Clelia jette un regard lucide sur ce monde et s’interroge sur le sens de la liberté et de la réussite.
Dans Entre femmes seules (1949), Cesare Pavese explore les fragilités de l’âme humaine : solitude, désillusion, quête de liberté et de sens. Par son écriture sobre et poétique, à la fois intime et universelle, il trouve encore un profond écho auprès des lecteurs d’aujourd’hui. Cette nouvelle traduction proposée par Caroline Maupetit invite à redécouvrir Entre femmes seules, récompensé en 1950 par le prestigieux Premio Strega.
Cesare Pavese :
Poète, romancier, traducteur et critique littéraire, Cesare Pavese est l’un des intellectuels italiens majeurs du XXᵉ siècle. Né en 1908 dans les collines du Piémont, il mène une carrière marquée par l’engagement littéraire et politique. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il connaît l’exil et la persécution pour ses activités antifascistes, avant de s’installer à Turin, où il travaille pour les éditions Einaudi. Il y publie plusieurs œuvres majeures, dont Dialogues avec Leucò, La Maison sur la colline et La Lune et les feux. Profondément tourmenté, il s’interroge toute sa vie sur le sens de l’existence et sur la question du suicide ; il mettra finalement fin à ses jours à Turin en août 1950.
Extrait :
Entre femmes seules, Cesare Pavese
Traduction de Caroline Maupetit
Chapitre 1
J’arrivai à Turin avec la dernière neige de janvier, de même que les saltimbanques et les vendeurs de nougat. Je me rappelai que c’était le carnaval en voyant sous les arcades les étals et les becs incandescents de l’acétylène, mais il ne faisait pas encore nuit et je marchai de la gare à l’hôtel, jetant des coups d’œil à l’extérieur des arcades et par-dessus la tête des gens. L’air glacial mordait mes jambes et, éprouvée par la fatigue, je m’attardais devant les vitrines, me laissais bousculer par les gens et regardais autour de moi en me blottissant dans mon manteau de fourrure. Je me disais que les journées s’allongeaient maintenant et que, bientôt, un peu de soleil ferait fondre cette neige boueuse et annoncerait le printemps.
C’est ainsi que je revis Turin, dans la pénombre des arcades. Lorsque j’entrai à l’hôtel, je ne rêvais que d’un bain brûlant, de m’étendre et d’une longue nuit. J’allais, de toute façon, devoir rester un moment à Turin.
Je ne téléphonai à personne et personne ne savait que j’étais descendue dans cet hôtel. Aucun bouquet de fleurs ne m’attendait non plus. La femme de chambre qui prépara mon bain me parla, penchée sur la baignoire, tandis que je me déplaçais dans la pièce. C’est là une chose qu’un homme, qu’un valet de chambre, ne ferait pas. Je lui dis de s’en aller, que je n’avais besoin de personne. La jeune femme balbutia quelque chose en me faisant face et en agitant ses mains. Je lui demandai alors d’où elle venait. Elle rougit violemment et me répondit qu’elle venait de Vénétie. « Cela s’entend, lui dis-je, et moi, je viens de Turin. Cela te plairait-il de rentrer chez toi ? »
Elle hocha la tête, avec un regard sournois.
« Sache donc qu’ici, je suis de retour chez moi, lui dis-je. Ne gâche pas mon plaisir.
— Je vous demande pardon, me dit-elle. Puis-je m’en aller ? »
Lorsque je fus seule, dans l’eau tiède, je fermai les yeux, irritée, car j’avais trop parlé et cela n’en valait pas la peine. Plus je me convaincs que parler ne sert à rien, plus j’en viens à parler. En particulier avec les femmes. Mais ma fatigue et cette légère fièvre se dissipèrent rapidement dans l’eau et je me remémorai la dernière fois que j’avais été à Turin – pendant la guerre – le lendemain d’un raid : toutes les canalisations avaient sauté, pas de bain. Je me remémorai cela avec gratitude : tant que la vie vous offrait un bain, cela valait la peine de vivre.
Un bain et une cigarette. Pendant que je fumais, la main à fleur d’eau, je comparai le clapotis, qui me berçait, aux jours agités que j’avais connus, au tumulte de tant de paroles, à mes désirs, aux projets que j’avais toujours réalisés et qui, pourtant, ce soir, se réduisaient à cette baignoire et à cette tiédeur. Avais-je été ambitieuse ? Je revis des visages ambitieux : des visages pâles, marqués, crispés – y en avait-il un parmi eux qui s’était détendu lors d’une heure de paix ? Même en mourant, cette passion ne faiblissait pas. De mon côté, j’avais l’impression de ne jamais m’être relâchée un instant. Peut-être, il y a vingt ans, quand j’étais encore une enfant, quand je jouais dans la rue et que j’attendais, le cœur battant, la saison des confettis, des baraques et des masques, peut-être, alors, avais-je pu me laisser aller. Mais à cette époque-là, le carnaval ne voulait rien dire d’autre pour moi que manèges, nougats et nez en papier mâché. Puis, avec le désir de sortir, de voir, de courir Turin, avec les premières escapades dans les ruelles, en compagnie de Carlotta et des autres, avec la frayeur de se sentir poursuivie pour la première fois, cette innocence aussi avait pris fin. Quelle chose étrange ! Le soir du jeudi gras, alors que l’état de papa s’était aggravé, l’entraînant vers sa mort, je pleurai de colère et le détestai en pensant à la fête que je manquais. Seule maman me comprit ce soir-là, et se moqua de moi et me dit de débarrasser le plancher, d’aller pleurer dans la cour de Carlotta. Mais moi, je pleurais parce que savoir que papa était sur le point de mourir m’effrayait et m’empêchait, au fond de moi, de m’abandonner au carnaval.
Le téléphone sonna. Je ne bougeai pas de la baignoire, parce que j’étais heureuse avec ma cigarette et que je songeais que c’était probablement ce même soir lointain que je m’étais dit, pour la première fois, que si je voulais faire quelque chose, obtenir quelque chose de la vie, je ne devais m’attacher à personne, ne dépendre de personne, comme j’étais attachée à ce papa importun. Et j’y étais parvenue et mon seul plaisir consistait maintenant à me détendre dans cette eau et à ne pas répondre au téléphone.
Après un moment, la sonnerie reprit et semblait irritée. Je n’allai pas décrocher, mais je sortis de l’eau. Je me séchai lentement, assise dans mon peignoir, et je m’étalais de la crème autour de la bouche lorsqu’on frappa.
« Qui est-ce ?
— Un billet pour vous, madame.
— J’ai dit que je n’étais là pour personne.
— Monsieur insiste. »
Je n’eus d’autre choix que de me lever et de tourner la clé. L’impertinente de Vénétie me tendit le billet. Je le parcourus et dis à la jeune femme :
« Je ne veux pas le voir. Qu’il revienne demain.
— Madame ne descend pas ? »
Mon visage était barbouillé, je ne pouvais même pas lui faire de grimace. Je répondis : « Je ne descends pas. Je veux du thé. Dis-lui demain, à midi. »
Lorsque je fus seule, je décrochai le téléphone, mais on me répondit aussitôt du bureau. La voix crissait sur la table basse, impuissante comme un poisson hors de l’eau. Alors, je criai quelque chose dans le téléphone, je dus dire que c’était moi, que je voulais dormir. On me souhaita bonne nuit.
Une demi-heure plus tard, la femme de chambre n’était toujours pas revenue. Cela n’arrive qu’à Turin, pensai-je. Je fis une chose que je n’avais jamais faite, comme si j’étais une gamine stupide. J’enfilai ma robe de chambre et j’entrouvris la porte.
Dans le couloir discret, plusieurs personnes, des membres du personnel, des clients, mon impertinente, se pressaient devant une porte. Quelqu’un, à voix basse, s’écriait quelque chose.
Puis la porte s’ouvrit en grand et doucement, avec beaucoup d’égards, deux blouses blanches firent sortir une civière. Tous se turent et s’écartèrent. Sur la civière était étendue une jeune femme – le visage bouffi et les cheveux en désordre – vêtue d’une robe de soirée en tulle bleu ciel, sans souliers. Même si elle avait les paupières et les lèvres mortes, on devinait une grimace qui avait été pleine d’esprit. Instinctivement, je regardai sous la civière pour voir si du sang gouttait. J’observai les visages : c’étaient les mêmes que d’habitude, certains faisaient la moue, certains avaient l’air de ricaner. J’interceptai le regard de ma femme de chambre, elle courait derrière la civière. Par-dessus les voix étouffées du groupe (il y avait même une femme en fourrure qui se tordait les mains) s’éleva celle d’un médecin. Il sortit de la pièce en s’essuyant les mains et déclara que c’était fini, qu’ils débarrassent le plancher.
La civière disparut dans les escaliers, j’entendis quelqu’un s’exclamer : « Vas-y doucement ! » Je regardai de nouveau ma femme de chambre. Elle s’était déjà précipitée vers une chaise au fond du couloir et revenait avec le plateau de thé.
« Elle a fait un malaise, la pauvre », dit-elle en entrant dans ma chambre. Mais ses yeux brillaient et elle ne put se contenir. Elle me raconta tout. La jeune femme était entrée à l’hôtel le matin – elle revenait seule d’une fête, d’un bal. Elle s’était enfermée dans sa chambre ; elle n’avait pas bougé de toute la journée. Quelqu’un avait téléphoné, on l’avait cherchée ; un flic avait ouvert. La jeune femme était sur le lit, moribonde.
La femme de chambre continuait : « Prendre du poison pendant le carnaval, quel gâchis. Et ses parents sont tellement riches… Ils possèdent une belle villa sur la piazza d’Armi. Ce serait un miracle qu’elle s’en sorte… »
Je lui dis que je voulais encore de l’eau pour le thé. Et qu’elle ne s’arrête plus dans les escaliers.
Mais cette nuit-là, je ne dormis pas comme je l’avais espéré et, me retournant dans le lit, je me serais frappée pour avoir mis le nez dans le couloir.
