Résumé :

Clelia, la narratrice et protagoniste de ce court roman, fait son retour dans un Turin dévasté par la guerre, dix-sept après l’avoir quitté pour faire carrière à Rome. Chargée de superviser l’ouverture d’un atelier de mode pour sa maison de couture de Rome, elle commence à fréquenter la bourgeoisie turinoise, sa principale clientèle. Cette société qu’elle a longtemps enviée, elle qui est issue de la classe populaire, s’avère cependant bien loin de l’image idéale qu’elle s’en était faite. C’est avec un regard critique qu’elle observe un monde désœuvré, dépourvu de valeurs, où la jeunesse sombre dans la débauche pour échapper à l’ennui de journées répétitives et vides de sens.

À travers Clelia et Rosetta, les deux figures centrales de ce roman, c’est sur le sens de la vie que Cesare Pavese s’interroge. Alors que Clelia est déterminée à se battre malgré les difficultés, la jeune Rosetta préfère fuir une société superficielle et hypocrite où la liberté n’est qu’une illusion.

Cesare Pavese :
Poète, écrivain, traducteur et critique littéraire, Cesare Pavese est considéré comme l’un des plus grands et des plus importants intellectuels italiens du XXe siècle. Il est né en 1908 dans les collines du Piémont italien et s’est suicidé dans une chambre d’hôtel à Turin en 1950, deux mois après avoir reçu le prestigieux Premio Strega pour son livre Le Bel été, un recueil de trois courts romans, dont fait partie Entre femmes seules.

Extrait :

Entre femmes seules, Cesare Pavese

Traduction de Caroline Maupetit

Chapitre 1

J’arrivai à Turin avec la dernière neige de janvier, de même que les saltimbanques et les vendeurs de nougat. Je me rappelai que c’était le carnaval en voyant sous les arcades les étals et les becs incandescents de l’acétylène, mais il ne faisait pas encore nuit et je marchai de la gare à l’hôtel, jetant des coups d’œil à l’extérieur des arcades et par-dessus la tête des gens. L’air glacial mordait mes jambes et, éprouvée par la fatigue, je m’attardais devant les vitrines, me laissais bousculer par les gens et regardais autour de moi en me blottissant dans mon manteau de fourrure. Je me disais que les journées s’allongeaient maintenant et que, bientôt, un peu de soleil ferait fondre cette neige boueuse et annoncerait le printemps.

C’est ainsi que je revis Turin, dans la pénombre des arcades. Lorsque j’entrai à l’hôtel, je ne rêvais que d’un bain brûlant, de m’étendre et d’une longue nuit. J’allais, de toute façon, devoir rester un moment à Turin.

Je ne téléphonai à personne et personne ne savait que j’étais descendue dans cet hôtel. Il n’y avait pas même un bouquet de fleurs pour m’accueillir. La femme de chambre qui prépara mon bain me parla, penchée sur la baignoire, tandis que je me déplaçais dans la pièce. C’est là une chose qu’un homme, qu’un valet de chambre, ne ferait pas. Je lui dis de s’en aller, que je n’avais besoin de personne. La jeune femme balbutia quelque chose en me faisant face et en agitant ses mains. Je lui demandai alors d’où elle venait. Elle rougit violemment et me répondit qu’elle venait de Vénétie.

— Cela s’entend, lui dis-je, et moi, je viens de Turin. Cela te plairait-il de rentrer chez toi ?

Elle hocha la tête, avec un regard sournois.

— Considère donc qu’ici, je suis de retour chez moi, lui dis-je. Ne gâche pas mon plaisir.

— Je vous demande pardon, me dit-elle. Puis-je m’en aller ? 

Lorsque je fus seule, dans l’eau tiède, je fermai les yeux, irritée, car j’avais trop parlé et cela n’en valait pas la peine. Plus je me convaincs que parler ne sert à rien, plus j’en viens à parler. En particulier avec les femmes. Mais ma fatigue et cette légère fièvre se dissipèrent rapidement dans l’eau et je me remémorai la dernière fois que j’avais été à Turin – pendant la guerre – le lendemain d’un raid : toutes les canalisations avaient sauté, pas de bain. Je me remémorai cela avec gratitude : tant que la vie vous offrait un bain, cela valait la peine de vivre.

Un bain et une cigarette. Pendant que je fumais, la main à fleur d’eau, je comparai le clapotis, qui me berçait, aux jours agités que j’avais connus, au tumulte de tant de paroles, à mes désirs, aux projets que j’avais toujours réalisés et qui, pourtant, ce soir, se réduisaient à cette baignoire et à cette tiédeur. Avais-je été ambitieuse ? Je revis des visages ambitieux : des visages pâles, marqués, crispés – y en avait-il un parmi eux qui se fût détendu lors d’une heure de paix ? Même en mourant, cette passion ne faiblissait pas. De mon côté, j’avais l’impression de ne jamais m’être relâchée un instant. Peut-être, il y a vingt ans, quand j’étais encore une enfant, quand je jouais dans la rue et que j’attendais, le cœur battant, la saison des confettis, des manèges et des masques, peut-être, alors, avais-je pu me laisser aller. Mais à cette époque-là, le carnaval ne voulait rien dire d’autre pour moi que manèges, nougats et nez en papier mâché. Puis, avec le désir de sortir, de voir, de courir Turin, avec les premières escapades dans les ruelles, en compagnie de Carlotta et des autres, avec la frayeur de se sentir poursuivie pour la première fois, cette innocence aussi avait pris fin. Quelle chose étrange ! Le soir du jeudi gras, alors que l’état de papa s’était aggravé, l’entraînant vers sa mort, je pleurai de colère et le détestai en pensant à la fête que je manquais. Seule maman me comprit ce soir-là, et se moqua de moi et me dit de débarrasser le plancher, d’aller pleurer dans la cour de Carlotta. Mais moi, je pleurais parce que savoir que papa était sur le point de mourir m’effrayait et m’empêchait, au fond de moi, de m’abandonner au carnaval.

Le téléphone sonna. Je ne bougeai pas de la baignoire, car j’étais heureuse avec ma cigarette et je me disais que c’était probablement ce même soir lointain que j’avais pensé pour la première fois que, si je voulais faire quelque chose, obtenir quelque chose de la vie, je ne devais m’attacher à personne, ne dépendre de personne, comme j’étais attachée à ce papa importun. Et j’y étais parvenue et mon seul plaisir consistait maintenant à me détendre dans cette eau et à ne pas décrocher le téléphone.

Après un moment, la sonnerie reprit et semblait irritée. Je n’allai pas répondre, mais je sortis de l’eau. Je me séchai lentement, assise dans mon peignoir, et j’étalais de la crème autour de ma bouche lorsqu’on frappa.

— Qui est-ce ?

— Un billet pour vous, madame.

— J’ai dit que je n’étais là pour personne.

— Monsieur insiste.

Je n’eus d’autre choix que de me lever et de tourner la clé. L’impertinente de Vénétie me tendit le billet. Je le parcourus et dis à la jeune femme :

— Je ne veux pas le voir. Qu’il revienne demain.

— Madame ne descend pas ? 

Mon visage était barbouillé, je ne pouvais même pas lui faire de grimace. Je répondis :

— Je ne descends pas. Je veux du thé. Dis-lui demain, à midi.

Lorsque je fus seule, je décrochai le téléphone, mais on me répondit aussitôt du bureau. La voix crissait sur la table basse, impuissante comme un poisson hors de l’eau. Je criai alors quelque chose dans le téléphone, je dus dire que c’était moi, que je voulais dormir. On me souhaita bonne nuit.

Une demi-heure plus tard, la femme de chambre n’était toujours pas revenue. « Cela n’arrive qu’à Turin », pensai-je. Je fis une chose que je n’avais jamais faite, comme si j’étais une jeune idiote. J’enfilai ma robe de chambre et j’entrouvris la porte.

Dans le couloir discret, plusieurs personnes, des membres du personnel, des clients, mon impertinente, se pressaient devant une porte. Quelqu’un, à voix basse, manifestait son étonnement.

Puis la porte s’ouvrit en grand et doucement, avec beaucoup d’égards, deux blouses blanches firent sortir une civière. Tous se turent et s’écartèrent. Sur la civière était étendue une jeune femme – le visage bouffi et les cheveux en désordre – vêtue d’une robe de soirée en tulle bleu ciel, sans souliers. Bien qu’elle eût les paupières et les lèvres mortes, on devinait une grimace qui avait été pleine d’esprit. Instinctivement, je regardai sous la civière pour voir si du sang gouttait. J’observai les visages : c’étaient les mêmes que d’habitude, certains faisaient la moue, certains avaient l’air de ricaner. J’interceptai le regard de ma femme de chambre, elle courait derrière la civière. Par-dessus les voix étouffées du groupe (il y avait même une femme en fourrure qui se tordait les mains) s’éleva celle d’un médecin, il sortit de la pièce en s’essuyant les mains et déclara que c’était fini, qu’ils débarrassent le plancher.

La civière disparut dans les escaliers, j’entendis quelqu’un s’exclamer :

— Vas-y doucement ! 

Je regardai de nouveau ma femme de chambre. Elle s’était déjà précipitée vers une chaise au fond du couloir et revenait avec le plateau de thé.

— Elle a fait un malaise, la pauvre, dit-elle en entrant dans ma chambre.

Mais ses yeux brillaient et elle ne put se contenir. Elle me raconta tout. La jeune femme était entrée à l’hôtel le matin – elle revenait seule d’une fête, d’un bal. Elle s’était enfermée dans sa chambre ; elle n’avait pas bougé de toute la journée. Quelqu’un avait téléphoné, on l’avait cherchée ; un flic avait ouvert. La jeune femme était sur le lit, moribonde.

La femme de chambre continuait :

— Prendre du poison pendant le carnaval, quel gâchis. Et ses parents sont tellement riches… Ils possèdent une belle villa sur la piazza d’Armi. Ce serait un miracle qu’elle s’en sorte…

Je lui dis que je voulais encore de l’eau pour le thé. Et qu’elle ne s’arrête plus dans les escaliers.

Mais cette nuit-là, je ne dormis pas comme je l’avais espéré et, me retournant dans le lit, je me serais frappée pour avoir mis le nez dans le couloir.